Byzance et l'Europe carolingienne
THÈME 1 — Chrétientés et islam (VIe-XIIIe siècles) — Des mondes en contact
Leçon 1 — Byzance et l'Europe carolingienne
Problématique : Comment les empires byzantin et carolingien se forment-ils, s'organisent-ils et entrent-ils en contact entre le VIe et le XIIIe siècle ?
Repères chronologiques
| Date | Événement | Civilisation |
|---|---|---|
| 330 | Fondation de Constantinople | Romaine / Byzantine |
| 476 | Chute de l'Empire romain d'Occident | Contexte |
| 527-565 | Règne de Justinien | Byzantine |
| 768-814 | Règne de Charlemagne | Carolingienne |
| 800 | Couronnement impérial de Charlemagne | Carolingienne |
| 843 | Traité de Verdun | Carolingienne |
| 1054 | Schisme entre chrétientés d'Orient et d'Occident | Les deux |
| 1204 | Prise de Constantinople par les croisés | Les deux |
Introduction
En 476, la chute de l'Empire romain d'Occident marque un tournant dans l'histoire de l'Europe et de la Méditerranée. Si l'Empire romain disparaît en Occident, il se maintient en Orient sous le nom d'Empire byzantin, avec Constantinople pour capitale. Pendant ce temps, de nouveaux royaumes se forment en Europe occidentale. Parmi eux, le royaume des Francs donne naissance, au VIIIe siècle, à l'Empire carolingien sous la dynastie de Charlemagne.
Ces deux empires chrétiens partagent un héritage romain commun, mais ils évoluent de manière différente sur les plans politique, religieux et culturel. Leurs relations oscillent entre échanges et rivalités, jusqu'à la rupture définitive du schisme de 1054.
I. L'Empire byzantin, héritier de Rome
A. Les origines de l'Empire byzantin
En 330, l'empereur romain Constantin fonde une nouvelle capitale sur le site de l'ancienne cité grecque de Byzance : Constantinople (« la ville de Constantin »). Située sur le détroit du Bosphore, entre l'Europe et l'Asie, elle occupe une position stratégique exceptionnelle, au carrefour des routes commerciales terrestres et maritimes.
Après la chute de Rome en 476, l'Empire romain d'Orient survit et prend le nom d'Empire byzantin. Il conserve les traditions romaines (droit, administration, armée) tout en intégrant la culture grecque : le grec remplace progressivement le latin comme langue officielle. L'empire s'étend autour de la Méditerranée orientale, englobant les Balkans, l'Asie Mineure (actuelle Turquie), la Syrie, l'Égypte et une partie de l'Italie.
B. Le règne de Justinien (527-565), l'apogée de l'empire
L'empereur Justinien (527-565) incarne l'apogée de l'Empire byzantin. Son ambition est de restaurer la grandeur de l'Empire romain. Il entreprend la reconquête de territoires perdus en Occident : l'Italie, l'Afrique du Nord et le sud de l'Espagne sont repris aux royaumes barbares. L'empire atteint alors sa plus grande extension.
Justinien fait également rédiger le Code Justinien, une vaste compilation du droit romain. Ce recueil de lois organise la justice de l'empire et constitue l'un des fondements du droit européen actuel.
Le règne de Justinien est aussi marqué par de grands travaux architecturaux, dont la construction de la basilique Sainte-Sophie à Constantinople (537). Ce chef-d'œuvre d'architecture, coiffé d'une immense coupole, symbolise la puissance de l'empereur et la gloire du christianisme oriental.
Justinien bénéficie également du soutien de son épouse, l'impératrice Théodora, qui joue un rôle politique important. Lors de la révolte Nika (532), c'est elle qui convainc Justinien de ne pas fuir Constantinople et de réprimer l'insurrection.
Pour aller plus loin : La basilique Sainte-Sophie est une prouesse technique pour l'époque : sa coupole culmine à 56 mètres de hauteur et mesure 31 mètres de diamètre. Elle restera le plus grand édifice religieux du monde pendant près de mille ans. Après la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, Sainte-Sophie est transformée en mosquée, puis en musée en 1934, avant de redevenir une mosquée en 2020.
C. Un empire chrétien orthodoxe
L'Empire byzantin est profondément chrétien. L'empereur, appelé basileus, est considéré comme le représentant de Dieu sur terre. Il est à la fois le chef politique et le protecteur de l'Église : on parle de césaropapisme. Il nomme le patriarche de Constantinople, convoque les conciles et intervient dans les débats théologiques.
La religion imprègne toute la société byzantine. Les icônes (images sacrées représentant le Christ, la Vierge et les saints) occupent une place centrale dans la piété des fidèles. Elles sont vénérées dans les églises et les foyers. La liturgie est célébrée en grec.
Les églises byzantines se distinguent par leur plan en croix grecque (quatre branches égales) et par leurs décors de mosaïques à fond d'or, qui représentent des scènes religieuses. Les mosaïques de Ravenne (Italie), représentant Justinien et Théodora, comptent parmi les plus célèbres.
Pour aller plus loin — La querelle des icônes (726-843) : Au VIIIe siècle, les empereurs byzantins déclenchent une grave crise en interdisant le culte des icônes, qu'ils assimilent à de l'idolâtrie. Les partisans de la destruction des images sont appelés « iconoclastes » (« briseurs d'images »), tandis que les défenseurs des icônes sont les « iconodoules » (« serviteurs des images »). La querelle divise l'empire pendant plus d'un siècle avant que le culte des icônes ne soit définitivement rétabli en 843.
D. Constantinople, une capitale rayonnante
Constantinople est, du VIe au XIIIe siècle, la plus grande et la plus riche ville du monde chrétien. Protégée par de puissantes murailles (les murailles théodosiennes), la ville abrite près d'un million d'habitants à son apogée.
La ville est un carrefour commercial majeur. Située entre l'Europe et l'Asie, elle contrôle le passage entre la mer Méditerranée et la mer Noire. Les marchands y échangent des produits venus de tout le monde connu : soieries, épices, ivoire, or, fourrures. Le besant (monnaie d'or byzantine) est accepté dans toute la Méditerranée.
Constantinople est aussi un centre culturel et intellectuel. Les savants byzantins préservent et transmettent les œuvres de l'Antiquité grecque (philosophie, sciences, littérature). L'université de Constantinople forme des lettrés et des administrateurs.
Pour aller plus loin : L'hippodrome de Constantinople était le cœur de la vie sociale de la ville. Inspiré du Circus Maximus de Rome, il pouvait accueillir environ 100 000 spectateurs pour les courses de chars. Les équipes (les Bleus et les Verts) suscitaient des passions qui dépassaient le cadre sportif : elles représentaient de véritables factions politiques. C'est d'ailleurs depuis l'hippodrome que la révolte Nika éclata en 532.
II. L'Europe carolingienne
A. Des royaumes francs à l'empire de Charlemagne
Après la chute de l'Empire romain d'Occident, plusieurs royaumes barbares se forment en Europe. Parmi eux, le royaume des Francs s'impose progressivement, d'abord sous la dynastie des Mérovingiens (dont Clovis), puis sous celle des Carolingiens.
En 751, Pépin le Bref, avec le soutien du pape, renverse le dernier roi mérovingien et fonde la dynastie carolingienne. Son fils, Charlemagne (768-814), étend considérablement le royaume par de nombreuses guerres de conquête : contre les Lombards en Italie, les Saxons en Germanie, les Avars en Europe centrale et les musulmans en Espagne.
Idée reçue à corriger : Charlemagne n'a pas « inventé l'école ». Des écoles existaient déjà avant lui, notamment dans les monastères. En revanche, Charlemagne a ordonné que chaque évêché et chaque monastère ouvre une école pour former des clercs instruits. Il s'agit donc d'un développement de l'enseignement, pas d'une création.
B. Le couronnement impérial de 800
Le 25 décembre 800, le pape Léon III couronne Charlemagne empereur des Romains à Rome, dans la basilique Saint-Pierre. Ce couronnement a une portée considérable : il fait de Charlemagne l'héritier des empereurs romains et le protecteur de la chrétienté occidentale.
Ce couronnement provoque la colère de l'empereur byzantin, qui se considère comme le seul légitime successeur de Rome. Cette rivalité entre les deux empires chrétiens est l'une des sources de tension durable entre l'Orient et l'Occident.
Pour aller plus loin : La question de savoir si Charlemagne souhaitait réellement être couronné empereur fait débat parmi les historiens. Selon Eginhard, biographe de Charlemagne, celui-ci aurait déclaré qu'il ne serait « jamais entré dans l'église ce jour-là » s'il avait connu les intentions du pape. Authentique surprise ou mise en scène politique ? Le débat reste ouvert.
C. L'organisation de l'empire carolingien
Charlemagne organise un vaste empire couvrant une grande partie de l'Europe occidentale. La capitale est établie à Aix-la-Chapelle (aujourd'hui Aachen, en Allemagne), où il fait construire un palais et une chapelle palatine inspirés de l'architecture romaine et byzantine.
L'empire est divisé en environ 300 comtés, gouvernés par des comtes nommés par l'empereur. Ceux-ci rendent la justice, lèvent les impôts et commandent l'armée locale. Les territoires frontaliers, appelés marches, sont confiés à des marquis. Pour contrôler ses représentants, Charlemagne envoie des missi dominici (« envoyés du maître »), des inspecteurs chargés de vérifier que les comtes appliquent bien les décisions impériales.
Le pouvoir de l'empereur s'exerce aussi par des textes législatifs appelés capitulaires, qui organisent tous les aspects de la vie de l'empire (justice, armée, éducation, religion).
D. L'Église au cœur de l'empire carolingien
L'Église chrétienne joue un rôle fondamental dans l'empire carolingien. L'empereur se présente comme le protecteur de la foi chrétienne et travaille étroitement avec le pape et les évêques. La christianisation des peuples conquis (notamment les Saxons) fait partie intégrante de la politique impériale.
Les monastères sont des centres essentiels de la vie religieuse, culturelle et économique. Les moines y prient, copient des manuscrits dans les scriptoria (ateliers de copie), enseignent et défrichent les terres. Des abbayes comme Saint-Benoît-sur-Loire (Fleury) dans le Val de Loire sont de grands centres intellectuels de l'époque carolingienne.
Charlemagne lance également une politique de renouveau culturel appelée la « renaissance carolingienne ». Il s'entoure de savants venus de toute l'Europe (comme Alcuin d'York) et encourage la copie des textes antiques, le développement d'une nouvelle écriture lisible (la minuscule caroline) et l'enseignement dans les écoles monastiques et épiscopales.
Patrimoine local — Le Berry carolingien
Germigny-des-Prés (Loiret) : L'oratoire de Germigny-des-Prés, construit vers 806 par Théodulfe, évêque d'Orléans et conseiller de Charlemagne, abrite l'une des rares mosaïques carolingiennes conservées en France. Elle représente l'Arche d'Alliance, portée par deux anges. Son style s'inspire directement de l'art byzantin, témoignant des échanges culturels entre les deux empires.
Saint-Benoît-sur-Loire (Fleury) : L'abbaye de Fleury est l'un des plus grands centres intellectuels de l'époque carolingienne. Son scriptorium produit de nombreux manuscrits. L'abbaye conserve les reliques de saint Benoît de Nursie, fondateur de l'ordre bénédictin, ce qui en fait un important lieu de pèlerinage.
Pour aller plus loin — La minuscule caroline, ancêtre de notre écriture : Avant Charlemagne, de nombreuses écritures différentes coexistaient en Europe, souvent peu lisibles. La minuscule caroline, mise au point dans les scriptoria de l'empire, introduit des lettres minuscules arrondies, des espaces entre les mots et une ponctuation plus claire. Lorsque les humanistes de la Renaissance découvriront des manuscrits carolingiens, ils les prendront pour des textes antiques et adopteront cette écriture, qui deviendra la base de nos caractères d'imprimerie.
E. La dislocation de l'empire carolingien
Après la mort de Charlemagne en 814, son fils Louis le Pieux lui succède mais peine à maintenir l'unité de l'empire. À sa mort, en 840, ses trois fils se disputent l'héritage.
En 843, le traité de Verdun partage l'empire en trois royaumes : la Francie occidentale (à l'ouest, future France), la Francie orientale (à l'est, futur Saint-Empire romain germanique) et la Lotharingie (entre les deux, attribuée à Lothaire). Ce partage marque la fin de l'unité carolingienne et préfigure la carte politique de l'Europe.
Les royaumes issus du partage font face, aux IXe et Xe siècles, aux invasions des Vikings (venus du nord), des Hongrois (venus de l'est) et des Sarrasins (venus du sud). L'incapacité des rois à protéger les populations favorise la montée en puissance des seigneurs locaux : c'est le début de la féodalité (qui sera étudiée dans le Thème 2).
III. Deux chrétientés en contact
A. Un héritage commun, des évolutions différentes
Les empires byzantin et carolingien partagent un héritage romain et chrétien commun. Tous deux se réclament de l'Empire romain et de la foi chrétienne. Cependant, ils évoluent de manière différente sur de nombreux points.
| Empire byzantin | Empire carolingien | |
|---|---|---|
| Capitale | Constantinople | Aix-la-Chapelle |
| Langue | Grec | Latin |
| Chef de l'Église | Patriarche de Constantinople (nommé par l'empereur) | Pape de Rome (indépendant de l'empereur) |
| Rapport empereur / Église | Césaropapisme : l'empereur domine l'Église | Alliance : l'empereur protège l'Église mais le pape sacre l'empereur |
| Art religieux | Icônes, mosaïques à fond d'or | Enluminures, fresques, orfèvrerie |
| Plan des églises | Croix grecque, coupole | Croix latine (nef allongée), clocher |
| Durée | VIe-XVe siècle (1453) | VIIIe-IXe siècle (disloqué en 843) |
B. Le schisme de 1054
Les différences entre les chrétientés d'Orient et d'Occident se creusent au fil des siècles. Les désaccords portent sur des questions théologiques (le Filioque : l'Esprit Saint procède-t-il du Père seul ou du Père « et du Fils » ?), liturgiques (pain levé ou azyme pour l'eucharistie ?) et disciplinaires (le célibat des prêtres, imposé en Occident, ne l'est pas en Orient).
En 1054, la rupture devient définitive : c'est le schisme. Le légat du pape (son représentant) et le patriarche de Constantinople s'excommunient mutuellement. Désormais, deux Églises coexistent : l'Église catholique romaine en Occident, dirigée par le pape, et l'Église orthodoxe en Orient, dirigée par le patriarche de Constantinople.
C. Échanges et rivalités
Malgré les tensions, les deux chrétientés entretiennent des relations diplomatiques et commerciales. Des ambassades sont échangées entre Constantinople et Aix-la-Chapelle. En 812, l'empereur byzantin finit par reconnaître le titre impérial de Charlemagne, en échange de la restitution de Venise et de la Dalmatie.
Les échanges culturels sont également importants. L'art byzantin influence l'art carolingien, comme en témoigne la mosaïque de Germigny-des-Prés, réalisée selon des techniques byzantines. Des manuscrits grecs sont copiés et traduits en Occident.
Cependant, la rivalité entre les deux empires se manifeste aussi sur le terrain religieux : Byzance et Rome se disputent l'évangélisation des peuples slaves. Au IXe siècle, les missionnaires byzantins Cyrille et Méthode évangélisent les Slaves de Moravie et inventent l'alphabet glagolitique, ancêtre de l'alphabet cyrillique. Cette compétition religieuse détermine encore aujourd'hui la carte religieuse de l'Europe : catholiques à l'ouest (Pologne, Croatie...), orthodoxes à l'est (Russie, Serbie, Grèce...).
Pour aller plus loin — La prise de Constantinople en 1204 : En 1204, lors de la Quatrième croisade, les croisés occidentaux détournent leur expédition de la Terre sainte et attaquent Constantinople. La ville est pillée pendant trois jours. Cet événement traumatisant creuse un fossé définitif entre chrétiens d'Orient et d'Occident. Un « Empire latin de Constantinople » est fondé, mais il ne dure que jusqu'en 1261, lorsque les Byzantins reprennent leur capitale, considérablement affaiblis.
Conclusion
Entre le VIe et le XIIIe siècle, les empires byzantin et carolingien représentent deux manières différentes d'hériter de Rome et du christianisme. L'Empire byzantin, stable et durable, constitue un pont entre l'Antiquité et le monde médiéval ; il préserve l'héritage culturel grec et romain tout en développant une civilisation originale. L'Empire carolingien, plus éphémère, jette les bases de l'Europe occidentale médiévale.
Leurs contacts, faits d'échanges comme de rivalités, montrent que le monde méditerranéen médiéval est un espace de circulation des hommes, des idées et des techniques. Le schisme de 1054 et la prise de Constantinople en 1204 marquent néanmoins des ruptures profondes entre les deux chrétientés.
Ce qu'il faut retenir
- L'Empire byzantin est l'héritier direct de l'Empire romain d'Orient. Sa capitale, Constantinople, est la plus grande ville du monde chrétien.
- Justinien (527-565) porte l'Empire byzantin à son apogée : reconquêtes, Code Justinien, Sainte-Sophie.
- L'Empire byzantin est un empire chrétien orthodoxe où l'empereur (basileus) domine l'Église (césaropapisme).
- Charlemagne (768-814) bâtit un vaste empire carolingien en Europe occidentale, couronné empereur en 800.
- L'empire carolingien est organisé en comtés, contrôlés par des missi dominici. L'Église y joue un rôle central.
- La « renaissance carolingienne » est un renouveau culturel marqué par le développement des écoles, des scriptoria et de la minuscule caroline.
- En 843, le traité de Verdun partage l'empire carolingien en trois royaumes.
- Le schisme de 1054 sépare définitivement les chrétientés d'Orient (orthodoxe) et d'Occident (catholique).
- Malgré les tensions, les deux empires entretiennent des échanges diplomatiques, commerciaux et culturels.
Idées reçues à corriger
- « Le Moyen Âge est une époque sombre et barbare » : Cette vision est fausse. L'Empire byzantin est une civilisation brillante qui fait le lien entre l'Antiquité et les temps modernes. L'Empire carolingien connaît un véritable renouveau culturel. Le Moyen Âge est une période de création, d'échanges et d'innovations.
- « L'Empire byzantin est un empire figé et décadent » : L'Empire byzantin dure près de mille ans (476-1453) et fait preuve d'une remarquable capacité d'adaptation. Il connaît des périodes de crise mais aussi de renouveau, et reste une puissance culturelle, économique et militaire majeure pendant des siècles.