Histoire4e

L’Europe des Lumières : circulation des idées et contestation de l’absolutisme

Problématique : Comment les philosophes des Lumières remettent-ils en question l’ordre établi au XVIIIe siècle et comment leurs idées se diffusent-elles en Europe ?

Au XVIIIe siècle, un mouvement intellectuel et philosophique majeur transforme profondément l’Europe. Ce mouvement, appelé les Lumières, remet en question les fondements de la société d’Ancien Régime et propose de nouvelles idées qui vont préparer les grandes révolutions de la fin du siècle. Les philosophes des Lumières utilisent la raison pour critiquer l’ordre établi et imaginer une société plus juste et plus libre.

I. Les philosophes des Lumières et leurs idées nouvelles

A. La raison contre l’obscurantisme

Le principe fondamental des Lumières est l’usage de la raison. Les philosophes affirment que l’homme doit penser par lui-même, observer le monde avec esprit critique et ne pas accepter aveuglément les dogmes religieux ou les traditions. Ils combattent l’obscurantisme, c’est-à-dire l’ignorance entretenue par ceux qui ont intérêt à maintenir le peuple dans la soumission. Pour les Lumières, c’est par l’éducation, la science et la diffusion des connaissances que l’humanité progressera.

Emmanuel Kant, philosophe allemand, résume l’esprit des Lumières en 1784 : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » Cette exigence intellectuelle est révolutionnaire car elle remet en cause l’autorité des institutions traditionnelles, notamment l’Église et la monarchie absolue.

B. Les grands philosophes et leurs idées

Voltaire (1694-1778) défend avec force la tolérance religieuse et la liberté d’expression. Il combat le fanatisme et les persécutions religieuses, estimant que chacun doit pouvoir pratiquer sa religion librement. Il s’engage dans plusieurs affaires judiciaires pour défendre des innocents victimes de l’intolérance, comme l’affaire Calas (1762). Son Traité sur la tolérance (1763) est une œuvre majeure.

Montesquieu (1689-1755) propose dans son ouvrage De l’esprit des lois (1748) la séparation des trois pouvoirs : le pouvoir législatif qui fait les lois, le pouvoir exécutif qui les applique, et le pouvoir judiciaire qui juge les conflits. Cette séparation doit empêcher qu’une seule personne concentre tous les pouvoirs et garantir ainsi la liberté des citoyens. Il s’inspire du modèle anglais où le roi partage le pouvoir avec le Parlement.

Rousseau (1712-1778) développe l’idée de souveraineté populaire dans Du contrat social (1762). Selon lui, le pouvoir ne vient pas de Dieu mais du peuple, qui doit être à l’origine des lois et du gouvernement. Il affirme que « l’homme est né libre, et partout il est dans les fers » et propose un nouveau contrat social fondé sur la volonté générale et l’égalité entre les citoyens.

Diderot (1713-1784) et d’Alembert (1717-1783) dirigent le projet monumental de l’Encyclopédie, œuvre de 28 volumes visant à rassembler toutes les connaissances de l’époque. Diderot critique les inégalités sociales, l’hypocrisie des puissants et le pouvoir de l’Église. D’Alembert est convaincu que les progrès de l’humanité passent par le développement des sciences et l’usage de la raison.

C. Des valeurs nouvelles : liberté, égalité, tolérance

Les philosophes des Lumières affirment l’existence de droits naturels, c’est-à-dire des droits qui appartiennent à chaque être humain du seul fait de son humanité : la liberté, l’égalité, la sûreté et la propriété. La liberté se décline sous plusieurs formes : liberté de conscience (choisir sa religion), liberté d’expression (s’exprimer sans censure), liberté personnelle (ne pas être emprisonné arbitrairement).

Les philosophes critiquent vivement la société d’ordres de l’Ancien Régime, où la naissance détermine le statut social. Le clergé et la noblesse jouissent de privilèges considérables (exemptions fiscales, monopole des hautes fonctions) tandis que le Tiers État, qui représente 98 % de la population, supporte l’essentiel des impôts sans avoir aucun pouvoir politique. Les philosophes affirment que les hommes naissent égaux en droits et en dignité.

II. La circulation des idées en Europe

A. Les salons

Les idées des Lumières se diffusent rapidement dans toute l’Europe grâce à différents moyens. Les salons jouent un rôle central : ce sont des réunions organisées régulièrement dans les demeures de nobles ou de riches bourgeois, où philosophes, artistes, savants et aristocrates se rencontrent pour discuter de philosophie, de sciences, de politique et d’art. À Paris, les salons de Madame Geoffrin ou de Madame du Deffand sont particulièrement célèbres.

B. L’Encyclopédie

L’Encyclopédie constitue le projet le plus ambitieux des Lumières. Dirigée par Diderot et d’Alembert, cette œuvre monumentale compte 28 volumes publiés entre 1751 et 1772. Plus de 140 auteurs y participent pour rassembler toutes les connaissances de l’époque dans tous les domaines : sciences, techniques, arts, philosophie, politique. L’Encyclopédie ne se contente pas de transmettre des savoirs, elle critique également les injustices, les préjugés et l’intolérance. Plusieurs fois censurée par les autorités royales et religieuses qui la jugent dangereuse, elle connaît néanmoins un immense succès.

C. Les correspondances et les voyages

Les philosophes entretiennent une correspondance active à travers toute l’Europe. Voltaire échange des centaines de lettres avec des souverains comme Frédéric II de Prusse ou Catherine II de Russie, ainsi qu’avec de nombreux intellectuels européens. Les voyages des philosophes contribuent aussi à la diffusion des idées : Montesquieu visite l’Italie, l’Autriche et l’Angleterre ; Voltaire séjourne en Angleterre et en Prusse. Ces déplacements leur permettent de découvrir d’autres systèmes politiques et de nourrir leur réflexion.

D. Les livres et les journaux

La production de livres et de journaux connaît une forte augmentation au XVIIIe siècle. Malgré la censure, les ouvrages des philosophes circulent dans toute l’Europe, parfois de manière clandestine. Des libraires à Amsterdam, Londres et Genève impriment et diffusent les livres interdits en France. Les cafés deviennent des lieux où les gens se réunissent pour lire les journaux et débattre de l’actualité.

III. Le despotisme éclairé

A. Des souverains séduits par les Lumières

Certains souverains européens tentent d’appliquer les idées des Lumières dans leur gouvernement tout en conservant leur pouvoir absolu. On les appelle les despotes éclairés. Frédéric II de Prusse, Catherine II de Russie, Joseph II d’Autriche et Charles III d’Espagne se réclament de cette démarche. Ces souverains entretiennent des relations étroites avec les philosophes : Frédéric II correspond avec Voltaire et l’invite à sa cour ; Catherine II achète la bibliothèque de Diderot et lui verse une pension.

B. Des réformes inspirées des Lumières

Les despotes éclairés mettent en œuvre certaines réformes. Frédéric II abolit la torture en 1740, accorde une certaine liberté de la presse et favorise la tolérance religieuse. Il développe l’instruction publique et encourage les sciences et les arts. Catherine II réforme le système judiciaire russe, crée des écoles et rédige une Instruction inspirée des idées de Montesquieu. Joseph II d’Autriche abolit le servage et proclame la tolérance religieuse.

C. Les limites du despotisme éclairé

Cependant, le despotisme éclairé présente des limites importantes. Ces souverains conservent un pouvoir absolu et refusent toute véritable limitation de leur autorité. Ils ne mettent pas en place la séparation des pouvoirs préconisée par Montesquieu. Frédéric II maintient le servage des paysans et mène des guerres de conquête. Catherine II réprime violemment les révoltes paysannes et, après la Révolution française de 1789, interdit la diffusion des écrits des philosophes français. Les réformes sont donc limitées et contrôlées : ces souverains utilisent les idées des Lumières de manière sélective, uniquement lorsqu’elles renforcent leur pouvoir.

IV. La contestation de la monarchie absolue

A. La remise en cause du pouvoir royal

Les philosophes des Lumières critiquent directement et radicalement la monarchie absolue française. Dans l’Encyclopédie, l’article « Autorité politique » affirme qu’aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. Le pouvoir ne vient donc pas de Dieu, comme le prétend la monarchie de droit divin, mais des hommes eux-mêmes. Rousseau développe cette idée dans Du contrat social : la souveraineté appartient au peuple et ne peut être ni représentée, ni aliénée. Le peuple doit être l’auteur des lois auxquelles il obéit.

B. La dénonciation de l’arbitraire

Les philosophes dénoncent l’arbitraire du pouvoir royal. Dans une monarchie absolue, le roi concentre tous les pouvoirs entre ses mains et peut agir sans contrôle. Montesquieu montre que cette concentration des pouvoirs mène nécessairement au despotisme et à la tyrannie. L’Encyclopédie critique ouvertement les injustices de l’Ancien Régime : les privilèges de la noblesse et du clergé, l’inégalité devant l’impôt, l’intolérance religieuse et les lettres de cachet qui permettent d’emprisonner quelqu’un sans jugement.

C. Des alternatives à la monarchie absolue

Face à la monarchie absolue, les philosophes proposent des alternatives. Montesquieu préconise une monarchie limitée sur le modèle anglais, où le pouvoir du roi serait contrôlé par un parlement et où les trois pouvoirs seraient séparés. Rousseau imagine une république où le peuple serait souverain et participerait directement au gouvernement. Tous s’accordent sur la nécessité de limiter le pouvoir par des lois, de garantir les libertés individuelles et de fonder le gouvernement sur la raison plutôt que sur la tradition ou la religion.

Conclusion

Les Lumières constituent un mouvement intellectuel majeur qui transforme profondément la pensée européenne au XVIIIe siècle. Les philosophes développent des idées nouvelles fondées sur la raison, la liberté et l’égalité. Ces idées circulent dans toute l’Europe grâce aux salons, à l’Encyclopédie, aux correspondances et aux publications.

Certains souverains tentent d’appliquer ces principes dans le cadre du despotisme éclairé, mais avec des limites importantes. Les philosophes critiquent radicalement la monarchie absolue et proposent de nouveaux modèles politiques.

Ces idées vont préparer les grandes révolutions de la fin du XVIIIe siècle, notamment la Révolution américaine (1776) et la Révolution française (1789), qui tentera d’appliquer les principes des Lumières. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 reprend directement les idées des philosophes. Aujourd’hui encore, la séparation des pouvoirs, la souveraineté populaire et les droits fondamentaux restent au cœur de nos démocraties.