Mers et océans : un monde maritimisé
Problématique : Pourquoi les mers et les océans sont-ils des espaces stratégiques de la mondialisation, et quels défis posent leur exploitation et leur contrôle ?
Les mers et les océans couvrent plus de 70 % de la surface de la Terre. Longtemps perçus comme des obstacles ou de simples réserves de poissons, ils sont aujourd'hui au cœur de la mondialisation, ce processus qui met en relation les différentes parties du monde par l'intensification des échanges de biens, d'informations, de capitaux et de personnes.
I. La mer de Chine méridionale : un espace stratégique
La mer de Chine méridionale est un espace maritime situé entre la Chine, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Brunei et l'Indonésie. Elle constitue un exemple emblématique pour comprendre les enjeux des espaces maritimes dans la mondialisation.
A. Un carrefour stratégique du commerce mondial
La mer de Chine méridionale est l'une des zones maritimes les plus fréquentées au monde. Elle constitue un passage obligé entre l'océan Pacifique et l'océan Indien, reliant l'Asie orientale à l'Europe et au Moyen-Orient.
Quelques chiffres clés : 30 % du commerce maritime mondial transite par cette zone, soit cinq fois plus que par le canal de Suez. La moitié du tonnage maritime mondial passe par la mer de Chine du Sud et le détroit de Malacca. Ce détroit, long de 940 km et large de seulement 3 km à son point le plus étroit, voit passer 85 000 navires par an, soit un toutes les huit minutes.
B. La façade maritime asiatique : le cœur de l'économie mondiale
L'Asie orientale a largement profité de la maritimisation de l'économie. Sur les 10 plus grands ports du monde, 9 sont asiatiques : Shanghai, Singapour, Ningbo, Shenzhen, Guangzhou, Busan, Hong Kong, Qingdao et Tianjin. Le port de Shanghai traite près de 47 millions de conteneurs par an, ce qui en fait le premier port mondial.
La région Asie-Pacifique représente aujourd'hui 45 % du PIB mondial et génère 60 % de la croissance économique de la planète.
C. La littoralisation de la Chine
La mondialisation a imposé à la Chine une ouverture stratégique sur la mer, car 88 % de ses exportations transitent par voie maritime. Les côtes chinoises, qui ne représentent que 14 % du territoire national, concentrent pourtant 45 % de la population et 59 % du PIB national.
L'exemple le plus frappant est celui de Shenzhen, dans le delta de la Rivière des Perles. Ce simple village de pêcheurs s'est transformé en une mégapole high-tech de plus de 12 millions d'habitants grâce aux investissements étrangers. La ville abrite aujourd'hui les sièges de grandes entreprises comme Huawei et Foxconn.
Cette littoralisation a cependant creusé les inégalités régionales : on parle des « trois Chine » avec un littoral prospère, un centre semi-développé et un Ouest marginalisé. Des millions de paysans pauvres, les mingongs, ont migré vers les villes côtières pour travailler dans les usines.
D. Un espace de tensions géopolitiques
La mer de Chine méridionale est le théâtre de conflits territoriaux majeurs. Plusieurs pays revendiquent les mêmes îles et les mêmes eaux : la Chine, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, Brunei et Taïwan.
Les enjeux de ces revendications sont multiples : les ressources halieutiques (la mer de Chine est l'une des zones de pêche les plus exploitées au monde), les hydrocarbures (213 milliards de barils de pétrole estimés), le contrôle des routes maritimes et l'extension des ZEE (chaque île permet de revendiquer une zone économique exclusive de 370 km de rayon).
La Chine a adopté une stratégie offensive en construisant des îles artificielles sur les récifs des archipels des Paracels et des Spratleys, y installant des bases militaires. Cette politique est contestée par ses voisins et par les États-Unis, dont la flotte militaire patrouille dans la zone.
E. Les menaces sur cet espace maritime
Le détroit de Malacca et la mer de Chine sont des zones de piraterie active : plus d'une centaine d'actes de piraterie sont commis chaque année. Pour lutter contre ce phénomène, l'Indonésie, la Malaisie et Singapour ont mis en place des patrouilles communes (les Malacca Straits Patrols).
La concentration des populations et des activités sur les littoraux entraîne une pollution massive des eaux. La mer de Chine est aussi l'une des zones les plus touchées par la surpêche : la Chine et l'Indonésie représentent à elles seules 25 % des captures mondiales.
II. Les espaces maritimes dans la mondialisation
A. La maritimisation de l'économie mondiale
La maritimisation désigne le processus d'augmentation des échanges internationaux par voie maritime. Aujourd'hui, plus de 80 % des échanges mondiaux de marchandises se font par la mer.
L'évolution est spectaculaire : 1 milliard de tonnes de marchandises transportées par mer en 1960, 9 milliards en 2012 et plus de 11 milliards en 2018. Le transport maritime domine grâce à son coût très faible, l'absence d'obstacles naturels, sa régularité et sa capacité énorme (un seul porte-conteneurs peut transporter l'équivalent de milliers de camions).
B. La révolution de la conteneurisation
La conteneurisation a révolutionné le commerce mondial depuis les années 1950. Un conteneur est une boîte métallique de dimensions standardisées (généralement 20 ou 40 pieds de long) qui peut transporter toutes sortes de marchandises.
Ses avantages sont nombreux : manutention facilitée par des grues spécialisées, intermodalité (le même conteneur passe du bateau au train ou au camion sans transbordement), économies d'échelle et sécurité des marchandises.
Les échanges de conteneurs ont été multipliés par 3 entre 1996 et 2018. Aujourd'hui, 90 % des marchandises manufacturées sont transportées par conteneurs. Les plus grands porte-conteneurs, comme ceux de la compagnie française CMA-CGM, peuvent transporter jusqu'à 16 000 conteneurs.
C. Les grandes routes maritimes
Les routes maritimes forment un véritable réseau mondial qui structure les échanges. Trois grandes routes mondiales dominent :
- Asie orientale – Europe : via le détroit de Malacca, l'océan Indien, la mer Rouge et le canal de Suez.
- Asie orientale – Amérique du Nord : à travers l'océan Pacifique.
- Europe – Amérique du Nord : à travers l'océan Atlantique.
Ces routes passent par des points de passage stratégiques : les détroits (Malacca, Gibraltar, Ormuz, Bab-el-Mandeb) et les canaux (Suez, Panama). Le Pas-de-Calais, les canaux de Suez et de Panama concentrent à eux seuls près de 45 % du trafic maritime mondial.
Le savais-tu ?
En mars 2021, le porte-conteneurs Ever Given s'est échoué en travers du canal de Suez, bloquant le trafic pendant 6 jours. Cet incident a montré à quel point le monde est dépendant du transport maritime : des centaines de navires ont été bloqués, perturbant les chaînes d'approvisionnement mondiales.
D. Les trois grandes façades maritimes mondiales
Trois façades maritimes dominent le commerce mondial :
La façade asiatique (Tokyo – Shanghai – Singapour) est la plus importante du monde. Elle regroupe les plus grands ports à conteneurs et constitue le cœur de l'« usine du monde ». Shanghai est le premier port mondial.
La Northern Range européenne (Le Havre – Rotterdam – Hambourg) s'étend de la mer du Nord à la Manche. Rotterdam (Pays-Bas) est le premier port européen avec un trafic annuel dépassant 450 millions de tonnes. Le Havre est le premier port français pour les conteneurs.
La façade est des États-Unis, dominée par les ports de New York, Los Angeles et Long Beach, constitue la porte d'entrée du marché américain.
III. Les effets de la maritimisation
A. La littoralisation du monde
La maritimisation a entraîné une transformation profonde des littoraux, qui sont devenus les espaces les plus dynamiques de la planète. 40 % des habitants du monde vivent aujourd'hui à moins de 100 km des côtes, et cette proportion augmente chaque année.
Les littoraux sont des interfaces, c'est-à-dire des zones de contact et d'échanges entre la mer et la terre. On y trouve les plus grandes villes portuaires : Shanghai, Singapour, Rotterdam, Tokyo, New York ou Le Havre.
B. Les zones industrialo-portuaires (ZIP)
Les métropoles littorales se développent autour de vastes zones industrialo-portuaires (ZIP), qui regroupent des terminaux à conteneurs, des entrepôts logistiques, des raffineries, des usines et des zones de transformation.
Rotterdam (Pays-Bas) est la plus grande ZIP d'Europe. Son trafic annuel dépasse 450 millions de tonnes de marchandises sur plus de 40 km le long de la Nouvelle Meuse. Rotterdam est un hub multimodal : les marchandises arrivent par bateau et repartent vers l'arrière-pays européen par le Rhin, par rail ou par route.
La ZIP du Havre s'étend sur plus de 10 000 hectares. C'est le premier port français pour les conteneurs. Il fait partie de la Northern Range européenne.
C. Des inégalités spatiales accentuées
La littoralisation crée des inégalités territoriales importantes. Entre les façades maritimes d'abord : certaines (Asie orientale, Northern Range) sont très développées, tandis que d'autres (Afrique, Amérique du Sud) restent en marge du commerce mondial. À l'intérieur des pays ensuite : les littoraux concentrent les richesses tandis que l'intérieur des terres reste moins développé. C'est particulièrement visible en Chine (les « trois Chine »).
D. Les défis environnementaux de la littoralisation
Cette concentration d'activités et de populations sur les littoraux a un coût environnemental important : pollution (rejets industriels, marées noires, déchets plastiques), artificialisation des côtes (destruction des mangroves et des zones humides), érosion des littoraux et vulnérabilité au changement climatique (montée du niveau des mers, risques d'inondation).
Certaines métropoles littorales sont particulièrement menacées. Jakarta (Indonésie) s'enfonce progressivement et risque d'être partiellement submergée d'ici 2050. Le gouvernement indonésien a d'ailleurs décidé de déplacer sa capitale.
IV. Des espaces convoités et fragiles
A. La Zone économique exclusive (ZEE) : un enjeu de souveraineté
La Convention des Nations unies sur le droit de la mer (signée à Montego Bay en 1982) a défini le statut juridique des espaces maritimes. Elle établit notamment la notion de Zone économique exclusive (ZEE).
La ZEE s'étend jusqu'à 200 milles nautiques (environ 370 km) au-delà des côtes d'un État. Dans cette zone, l'État côtier possède des droits souverains pour explorer, exploiter, conserver et gérer les ressources naturelles, protéger l'environnement marin et autoriser ou interdire les installations comme les plateformes pétrolières. Les autres États conservent la liberté de navigation et de survol.
Les États-Unis possèdent la plus grande ZEE au monde. La France occupe le 2e rang (environ 11 millions de km²) grâce à ses territoires d'outre-mer (Polynésie française, Nouvelle-Calédonie, Antilles, Réunion, etc.).
B. Des ressources maritimes convoitées
Les mers et les océans renferment d'immenses richesses. Les ressources halieutiques nourrissent 3 milliards d'êtres humains ; la pêche fait vivre 60 millions de personnes, dont 84 % en Asie. Depuis 2014, l'aquaculture est devenue la première source d'approvisionnement, devant la pêche traditionnelle.
Les hydrocarbures offshore (pétrole et gaz naturel) sont exploités en mer grâce à des plateformes, principalement dans le golfe du Mexique, le golfe de Guinée, la mer du Nord et le golfe Persique.
Les fonds marins recèlent aussi des ressources minérales : des nodules polymétalliques contenant du manganèse, du nickel, du cobalt et du cuivre, essentiels pour les technologies modernes.
C. Les tensions géopolitiques maritimes
Les espaces maritimes sont le théâtre de nombreuses tensions entre États, liées aux revendications sur les ZEE, aux ressources naturelles et aux routes commerciales. Les principales zones de tension sont la mer de Chine méridionale (îles artificielles chinoises), le détroit d'Ormuz (20 % du pétrole mondial), la mer Rouge et le canal de Suez (attaques contre les navires depuis 2023), la Méditerranée orientale (disputes sur le gaz naturel) et l'Arctique (nouvelles routes et ressources rendues accessibles par la fonte des glaces).
D. La piraterie maritime
La piraterie maritime menace le commerce dans plusieurs régions du monde : le golfe d'Aden et au large de la Somalie, le golfe de Guinée, le détroit de Malacca et la mer de Chine. Des coalitions internationales ont été mises en place pour lutter contre ce phénomène.
E. Les menaces environnementales
Les océans subissent une « triple crise planétaire » : changement climatique, perte de biodiversité et pollution. Seulement 13 % des espaces marins sont épargnés par la pression humaine.
La pollution plastique est massive : le plastique représente 85 % des déchets marins, avec entre 75 et 199 millions de tonnes flottant dans les océans. Les « continents de plastique » (gyres) et les microplastiques contaminent la chaîne alimentaire.
Un tiers des stocks de poissons sont surexploités en raison de la surpêche. Les stocks de thon, de morue et de saumon diminuent fortement.
Les océans absorbent 90 % de la chaleur excédentaire et 30 % du CO₂ émis par les activités humaines, ce qui provoque le réchauffement des eaux (+0,88 °C depuis 1970), l'acidification des océans, le blanchiment des coraux (50 % perdus depuis 1950) et l'élévation du niveau des mers (+20 cm depuis 1900).
Les marées noires (fuites de pétrole lors d'accidents de tankers ou de plateformes) causent des dégâts considérables. L'explosion de la plateforme Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique (2010) reste l'une des pires catastrophes environnementales de l'histoire.
F. La puissance maritime des États
La puissance maritime désigne la capacité d'un État à contrôler les mers pour son économie, sa défense ou son influence internationale. Elle repose sur une flotte commerciale importante, une marine militaire puissante, des ports de commerce performants, une ZEE étendue et des bases navales à l'étranger.
Les États-Unis et la Chine possèdent les flottes les plus puissantes au monde. La rivalité entre ces deux puissances se joue notamment en mer de Chine méridionale.
Conclusion
Les mers et les océans sont aujourd'hui au cœur de la mondialisation. Ils constituent des espaces de circulation essentiels (plus de 80 % du commerce mondial), des réservoirs de ressources (pêche, hydrocarbures, minerais) et des enjeux de puissance pour les États.
La maritimisation a profondément transformé les territoires, en concentrant les activités et les populations sur les littoraux (littoralisation). Les grandes façades maritimes et les zones industrialo-portuaires sont devenues les moteurs de l'économie mondiale.
Mais cette importance croissante des espaces maritimes s'accompagne de tensions géopolitiques (mer de Chine, Arctique, Méditerranée orientale) et de menaces environnementales (pollution plastique, surpêche, changement climatique).
L'avenir des océans dépend de la capacité des États à coopérer pour une gestion durable de ces espaces, en conciliant les intérêts économiques avec la protection d'un milieu vital pour l'équilibre de la planète.